dimanche 16 février 2014

[Critique] : Only lovers left alive : du sublime mélancolique (19/02/14)

ONLY LOVERS LEFT ALIVE

De Jim Jarmusch
Avec Tilda Swinton, Tom Hiddleston, Mia Wasikowska, John Hurt…
Sortie le 19 février 2014

Adam, musicien underground déprimé et Eve, vampire érudit et ultra stylé, vivent depuis plusieurs siècles une véritable histoire d'amour, pur et éternel, même s'ils sont parfois à des milliers de kilomètres l'un de l'autre. Mais qu'importe, celle-ci traverse les âges et les paysages sans s'affadir. Mais leur idylle est bientôt perturbée par l'arrivée de la petite soeur d'Eve, Ava, extravagante et écervelée, qui avec son "jeune" âge vient bousculer les habitudes de ses aînés…


© Pandora Film - Exoskeleton Inc.© Pandora Film - Exoskeleton Inc.Les vampires façon Twilight n'ont définitivement plus la côte, et ça n'est pas plus mal. Et lorsque le cinéaste américain Jim Jarmush qui s'empare du mythe des Carpates, on remet les compteurs à zéro et on revient aux fondamentaux. Comme ses personnages, le cinéaste sexagénaire traverse le temps sans être altérer, menant une carrière à la marge avec un cinéma rock et existentiel, où la vie n'est qu'un road movie en noir et blanc. A son image, ses héros, des immortels multi-centenaires grandioses et décadents, vivant dans une temporalité qui leur est propre, et se lovant dans une langueur poétique et un mystère épais. Ils traînent leur être dans une atmosphère contemplative, éprise de beauté et d'élégance, loin de la frénésie des humains, ces êtres faibles qu'ils appellent "les zombies". 
Cette comparaison laisse aux héros la place d'observateurs désabusés d'une humanité irresponsable et répétant ses erreurs, qui survivent dans une société déliquescente et une planète en perdition (eh oui, même les vampires ont le droit d'être écolos !). Et Jarmusch de trouver son double parfait en Adam, musicien de génie capable de jouer de n'importe quel instrument et collectionneur de vinyles, fuyant les lumières de la célébrité comme des gousses d'ail accrochés aux fenêtres.


© Pandora Film - Exoskeleton Inc.Comme souvent dans son œuvre, Jarmusch détourne les codes. D'abord ceux du western dans Dead Man, puis ceux des samouraïs dans Ghost Dog et aujourd'hui ceux des suceurs de sang. Mais il le fait avec humour et sophistication. L'esthétique soignée et romantique (au sens littéraire du terme), inquiétante et familière à la fois, et la bande-son léchée, accompagnent des réflexions mordantes et mélancoliques sur la société. Comment vivre quand on a déjà vécu plusieurs vies, surtout au sein d'une humanité qui semble sur le déclin ? Nous, simples hommes, serions-nous terrorisés par notre propre mortalité comparé à ces vampires éternels ? Le cinéaste s'interroge aussi sur l'amour et pose la question : comment peut-on "vivre" et rester amoureux comme au premier jour depuis quatre ou cinq siècles ?

© Pandora Film - Exoskeleton Inc.Malgré toute cette mélancolie, Jarmusch n'en oublie pas pour autant l'humour lié au grand âge de ses héros (on n'a jamais vu des glaces comme ça !). Il n'hésite pas à citer les artistes qu'il aime en clin d'œil (certes, parfois un de façon un peu trop appuyée), sous forme de pensées moralisatrices sur le monde qui nous entoure. Ainsi Byron, Marlowe, Shakespeare, Mark Twain ou encore les musiciens Charlie Feathers, ou Eddie Cochrane font partie des "amis" de nos deux tourtereaux aux canines acérées. 
Finalement, la lenteur du rythme (parfois pesante), et tous ces artifices ne seraient pas grand chose sans les deux sublimes acteurs que sont Tilda Swinton et Tom Hiddleston. Fusionnels, envoûtants, magnétiques, irrésistibles tels des papillons attirés par la lumière d'une ampoule allumée. Ils nous embarquent dans leur monde jusqu'au bout… et quelle fin/faim !

En résumé : Présenté à Cannes cette année, Only lovera left alive est un film atypique, une parabole drôle et désabusée sur notre monde en déclin. Fascinant.

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