Affichage des articles dont le libellé est Drame. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Drame. Afficher tous les articles

jeudi 25 février 2016

[Avis] Room : voir le monde entre 4 murs (09/03/16)

ROOM

De Lenny Abrahamson 
(d'après le roman de Emma Donoghue)
Avec Brie Larson, Jacob Tremblay, Joan Allen, William 
H. Macy

Sortie : 9 mars 2016


Jack, 5 ans, est un petit garçon plein de vie et à l'imagination débordante. Il vit seul avec sa mère, qui lui apprend à jouer, à rire, aimer ce qui l'entoure. Son monde n'est pas celui d'un enfant de son âge : le sien commence et s'arrête aux murs de la cabane de jardin dans lequel ils sont retenus prisonniers par un kidnappeur depuis plusieurs années. C'est le seul endroit que Jack ait jamais connu. L'amour de sa mère le pousse à tout risquer pour qu'il s'évade et découvre le monde extérieur. Une expérience à laquelle il n'était pas du tout préparée...


Room fait partie des films indé délicats, à la poésie toute particulière malgré l'horreur inspirée de faits réels sordides ayant fait la une des journaux télé (Natascha Kampusch, Elisabeth Fritzl...). Il nous entraîne dans une histoire de double voire triple enfermement, dont le point de vue est majoritairement celui d'un petit garçon dont l'univers se limite à quatre murs. Il n'a jamais vu le monde extérieur et pourtant, sa vision de la vie est troublante d'optimisme et de poésie (il dit bonjour aux choses de la pièce le matin), coincée entre la vérité vraie (celle du dehors), et celle racontée/détournée par sa mère qui essaie de garder intact l'innocence de son enfant. 

La première partie donne le ton : une douceur apparente laisse place à une sensation d'étouffement dans cette pièce exigüe. La violence de la situation s'impose peu à peu. Ce jeune garçon aux cheveux longs est-il prisonnier ? Que fait-il là ? Qui le retient ? Pour quelle raison ? La pesanteur de l'atmosphère tente d'être allégée par cette mère admirable, qui ne tient moralement et physiquement que pour son enfant. Elle joue avec lui et tente de rendre cette enfermement le moins douloureux possible. Mais on sent qu'elle se laisse glisser peu à peu vers le désespoir. Une seule possibilité s'offre alors : l'évasion, qui donne des séquences d'entraînement prenantes pour un résultat éloquent.

Dans cette seconde partie, on perd un peu de l'intensité du départ, donnant au film des ressorts plus classiques : l'extérieur devient finalement aussi oppressant qu'en captivité. Surmonter les dommages psychologiques, appréhender une nouvelle réalité pour Jack, qui s'aperçoit que sa vision du monde n'était que limitée. Le scénario semble alors un peu patiner et ne pas savoir comment introduire l'arrivée de nouveaux personnages, de la même façon que les anciens prisonniers ont du mal à gérer l'interaction avec leur nouvel entourage. Résultat, on perd la narration centrale du jeune Jack qui renforçait le récit. Le rôle des grands-parents est esquissé, les stéréotypes reviennent à la charge (les médias pressants fouillant les moindres détails sordides...). Dommage. Mais l'interprétation de Brie Larson, 26 ans (et déjà 20 ans de carrière, Oscarisée pour le rôle, dégage une incroyable intensité, mélange entre peur et détermination, fragilité et force, qui touche au cœur. Un style de jeu totalement engagé qui avait déjà brillé dans States of Grace. Au-delà de son adorable bouille enfantine, la nouvelle coqueluche de l'Amérique, Jacob Tremblay étonne par son jeu étonnamment mature pour son âge, et donne le change à son aînée sans aucune fausse note. En espérant qu'il ne soit pas broyé par le système comme tant d'autres avant lui.  

En résumé : un film bouleversant, d'une puissance rare et véritable ode au lien maternel et à la force mentale.

 

mardi 16 février 2016

[Avis] The Finest hours : lame de fond héroïque (24/02/16)

THE FINEST HOURS

De Craig Gillespie (Une fiancée pas comme les autresFright Night, Million Dollar Arm)
Avec Chris Pine, Casey Afleck, Ben Foster, Holliday Grainger, John Ortiz, Kyle Wallner, John Magaro, Eric Bana...



Tiré d'une histoire vraie
Dans la nuit du 18 février 1952, une tempête monstre frappe les côtes du Massachusetts. Deux pétroliers se brisent contre les vagues cette nuit-là. Le mécanicien en chef du SS Pendleton et son équipage font tout pour maintenir à flots ce qu'il reste du navire en attendant les secours. Pendant ce temps, une équipe de quatre garde-côtes menée par un jeune sauveteur mal-aimé (et bientôt marié) prend la mer à bord d'une embarcation minuscule et va à la rescousse de la trentaine de marins rescapés du SS Pendleton.



Bizarrement, The Finest Hours s'est fait très discret dans le paysage médiatique et publicitaire récent alors que son potentiel est énorme. Et oui, Disney sert aussi faire des film catastrophe ! Ce long-métrage est un film à grand spectacle ambitieux tout en gardant le classicisme du genre, sans surprises majeures, mais incluant nombreuses intrigues, des personnages principaux aux valeurs héroïques et un déploiement de ressorts techniques ahurissants. La reconstitution de la tempête en mer est impressionnante (même si parfois les raccords CGI entre le "vrai" et le "faux" océan sont parfois visibles). Gare à ceux qui n'ont pas le pied marin ! Des scènes épiques sont à retenir : celle du passage de l'immense banc de sable n'étant jamais positionnée au même endroit, le bidouillage de l'équipe du Pendleton pour se stabiliser sur un banc de sable, et la récupération plus que périlleuse de l'équipage du pétrolier, bien trop nombreux pour la coque de noix venue les sauver. Malgré nous, on sent la tension monter et on boit la tasse en même temps que les marins (merci la 3D, pas si inutile cette fois) ! 


Après une scène d'exposition un chouilla longue mais nécessaire, tout est mis en place pour glorifier ces marins qui mettent leur vie en jeu à chaque sortie en mer. Si Chris Pine et Casey Affleck habitent de façon magistrale leur rôle, on peut regretter que les personnages secondaires soient des esquisses de caricatures et que certains, comme l'excellent Ben Foster soit sacrifié en étant sous-utilisé. 
Côté narration, le combat acharné et haletant des sauveteurs et des marins est constamment interrompu par des allers-retours sur la terre ferme, où attendent familles, épouses et amis, éprouvés par l'angoisse. Mais s'ils laissent souffler le spectateur entre deux vagues, ces va-et-vient narratifs quasi chronométrés empêchent de s'immerger totalement dans le récit, et contredisent le côté désordre/improvisation de la lutte contre les éléments. On voudrait bien larguer les amarres une bonne fois pour toute mais le mélodrame installé avec la relation du futur marié et de sa dulcinée a tendance à jeter l'ancre trop souvent pour se laisser emporter par les flots. 

En résumé : Un blockbuster au style rétro plutôt réussi car technique impressionnant, et familial (il ne faudrait pas oublier le message de courage, confiance et espérance bien venu en ces temps moroses). Dommage qu'il se perde un peu dans les méandres du sentimentalisme dramatique dans sa construction, à grand renfort de douces mélodies de Carter Burwell, du flot de neige continu ou de pluie incessante...

samedi 6 février 2016

[Avis] High Rise : Folie à tous les étages (06/04/16)

HIGH RISE

De Ben Weathley
Avec Tom Hiddleston, Luke Evans, Elisabeth Moss, Sienna MIller, Jeremy Irons...

Sortie le 6 avril 2016


1975. En quête tranquillité, le Dr Robert Laing emménage dans un nouvel appartement au milieu d'une tour tout juste achevée, près de Londres. Mais il va vite découvrir que ses voisins, obsédés par une étrange rivalité, n'ont pas l'intention de le laisser en paix... Bientôt, il se prend à leur jeu. C'est alors qu'il ose tout pour faire respecter sa position sociale, ses bonnes manières. Mais sa santé mentale commencent à se détériorer en même temps que l'immeuble : les éclairages et l'ascenseur ne fonctionnent plus, l'eau vient à manquer, mais la fête continue ! L'alcool est devenu la première monnaie d'échange et le sexe un remède à tous les maux... Va-t-il s'en sortir indemne ?




En quatre films (Down Terrace, Kill List, Touristes et English Revolution), le talent non-conventionnel du prolifique Ben Weathley n'est plus à prouver. La preuve en est qu'il a réussi à réunir un casting international conséquent pour High Rise. Ce dernier long-métrage, satire sociale, est adapté du roman I.G.H. de J. G. Ballard (dont la plume a déjà inspiré les films Crash et L'Empire du Soleil). Immanquablement, on retrouve en toile de fond le film Le Transperceneige, histoire d'un train en rotation perpétuelle autour de la Terre dans lequel la population est répartie selon la classe sociale de ses habitants. Dans cette tour retro-futuriste d'un nouveau genre, la hauteur de l'étage indique le niveau social de chaque propriétaire. Et comme dans le film de Joon-ho Bong, la situation va vite dégénérer en lutte sanglante lorsqu'un habitant "d'en bas" ose monter.

A coup de jurons, d'hémoglobine, de sexe décomplexé, le réalisateur continue de faire usage de son humour macabre, avec un style très personnel et reconnaissable. Son monde totalement barré, à la limite de faire sens, a presque l'air tangible et ordinaire. Comme si la folie faisait partie de la norme. Mais finalement tellement balisée, elle finit par mettre le spectateur sur le carreau. On voudrait bien faire partie du délire, mais cette aliénation virulente et agressive, tant au niveau visuel -- faussement glossy -- qu'au niveau sonore, empêche l'empathie avec les personnages. Pourtant, celui de Wilder (incarné par Luke Evans), aussi repoussant et meurtrier soit-il, inspire l'espoir. C'est à lui qu'on doit l'ascension des autres, tel un inspirateur au mieux-vivre. Mais, il n'y a rien à faire, on ne se connecte pas à eux malgré les horreurs qui leur arrivent et la performance impeccable des acteurs. On finit par se contrecarrer de ce qui peut leur arriver. Résultat, le récit vire à l'ennui, et le propos devient redondant, voire étiré à n'en plus finir, et finit par nous désintéresser. Pourtant, l'idée de départ de High Rise est ancrée dans une réalité contemporaine on ne peut plus vive. Mais Weathley a préféré se défaire de son matériau de base et la métaphore de la tour comme modèle du capitalisme vs communisme se brise. D'ailleurs, il ne s'embête pas à matérialiser ce qui empêche les habitants de changer d'étages. Et l'étincelle qui met le feu aux poudres n'a rien d'économique.

Seul peut être Tom Hiddleston tire son épingle du jeu en étant finalement le personnage le plus intéressant car le plus dangereux. Et sans être un serial killer. On connaissait les goûts de l'acteur britannique pour les personnages doubles, le mélancolique (Only lovers left alive), le gothique (Crimson Peak), voire le macabre. Avec le Dr Laing, il surfe sur la confusion avec aise. Son air détaché fonctionne dans ce chaos où les règles ont été jetées par la fenêtre. Dangereux car il voit le monde autour de lui s'écrouler mais ne fait rien pour l'arrêter, et même pire, il apprend à s'adapter, se créant ses règles pragmatiques. C'est ainsi qu'il finit par se contenter du chien d'un des voisins cuit à la broche sur sa terrasse !

En résumé : Un film déroutant, non pas par sa folie, sa violence et son anti-conformisme, mais par son bordel inorganisé, à qui il manque menace, humour et apogée pour avoir un véritable sens. Le réalisateur et sa scénariste se sont fait manger tout cru par leur création.



lundi 1 février 2016

[Avis] A bigger splash : Dans la chaleur manipulatrice (06/04/16)

A BIGGER SPLASH


De Luca Guadagnino
Avec Tilda Swinton, Ralph Fiennes, Dakota Johnson, Matthias Schœnaerts...

Sortie le 6 avril 2016



Paul et Marianne passent des vacances tranquilles dans leur villa sur une île italienne (près de Lampedusa ?) lorsque débarquent sans prévenir leur vieil ami Harry et sa fille Penelope. L'intrus, sans gêne et braillard, n'est pas bienvenu. Marianne, une chanteuse de rock célèbre a récemment été opérée des cordes vocales, et elle a besoin de calme pour retrouver sa voix. Or, Harry n'a rien de reposant : c'est un hédoniste bavard et manipulateur, accessoirement ancien manager et amant de Marianne pendant 6 ans, avant d'être à l'origine de la rencontre entre la chanteuse et Paul. Et s'il est là, ce n'est pas pour admirer le paysage !


(Critique à venir)


En résumé : A Bigger Splash 
est un film complexe, ambigu, parfois énervant et trop chargé de références pour son propre bien.


samedi 30 janvier 2016

[Avis] The Revenant : Transformation héroïque (24/02/16)

THE REVENANT

De Alejandro G. Inarritu
Avec Leonardo Di Caprio, Tom Hardy (Legend), Domhnall Gleeson (Ex Machina, Il était temps, Brooklyn), Will Poulter (Une famille en herbe), Forrest Goodluck, Paul Anderson (Legend), Kristoffer Joner (Babycall)...

Sortie le 24 février 2016

Inspiré de faits réels...
Hugh Glass est un trappeur au temps où l'Amérique était encore profondément sauvage. Après une féroce attaque d'ours, il a été abandonné par ses équipiers, laissé pour mort. Mais Glass fait partie de ces hommes qui ne s'avouent pas facilement vaincus. Poussé par l'envie farouche de vivre et de se venger, il va parcourir seul plus de 300 km armé de son courage et de son amour pour sa femme disparue et son fils, assassiné sous ses yeux. Sa volonté sans faille va transformer son périple en acte héroïque pour traverser de nombreux obstacles, revenir dans son camp et trouver la paix.

Alejandro G. Inarritu semble se faire un devoir de faire de plus en plus grand et dément sur la planète Hollywood, compilant tout ce qui travaille le cinéma contemporain. Sur le papier, The Revenant avait de quoi faire peur au vu de la tâche à accomplir, ou de quoi frustrer si le résultat n'était pas à la hauteur de la volonté de son réalisateur et des attentes du public. Mais le Mexicain a plus d'un tour dans son sac et offre un film à la fois puissant, sanglant, démesuré, épuisant, beau et poétique. L'immersion dans ces étendues glacées est totale, et si la trame dramatique du survival est simple, les moyens humains et techniques déployés sont de taille XXL. Une course à la performance qui semble n'avoir qu'un but : fabriquer l'écrin parfait pour que sa star principale obtienne sa statuette dorée tant attendue (et méritée !). Et cela marche puisque Inarritu et DiCaprio sont tous deux nommés aux Oscars. 

Cette histoire vraie, déjà portée à l'écran par Richard Sarafian dans Le Convoi sauvage (1971), est basée sur le lâcher prise face à une nature hostile, l'endurance d'un homme ayant tout perdu, et une certaine communion entre l'homme et l'animal qui est en lui. Et animal, Leonardo Di Caprio l'est devenu sans aucun doute. Pendant plus de 2h, il brave la neige, un grizzli, la faim, les Indiens, le tout en grognant, bavant, vociférant telle une bête enragée. Et il va jusqu'au bout de son personnage en mangeant des feuilles, de la moelle à même le squelette, et même du foie de bison pour faire "plus vrai que la réalité". Rien ne lui (nous) est épargné. Impliqué à l'extrême, il dépasse toutes les limites. L'attaque de l'ours donne le vertige. Elle est tellement réaliste qu'elle a valu à ses concepteurs d'images de synthèse une nomination dans la catégorie Meilleurs effets spéciaux. Mais fallait-il en arriver jusque-là pour atteindre le Graal ? 

Tout ce qu'endure Hugh Glass finit par laisser perplexe, et à force d'en faire trop, on finit par décrocher émotionnellement. "Leo" et son personnage se détachent l'un de l'autre, et on ne voit plus que la performance de l'acteur. Ses épreuves finissent par être excessives, et les effets de caméra, très présente, n'arrangent rien. À grand renfort de métaphores surjouées à coup de contre-plongée (souvent sur des arbres), de gros plans en grand angle, de giclées de sang et de boue sur la lentille, on entre dans un symbolisme un peu imposé à coups de massue. Une technique dans l'artificiel à chaque plan (et de rajouter par la même occasion des longueurs) jusqu'à la voix off finale, inutile. Et les métaphores, Inarritu en use et abuse pour surligner un peu plus les difficultés du personnage. Il aime faire croire à la mort de ses personnages principaux (dans Birdman, Riggan Thomson semble se suicider plusieurs fois), mais là, il décide de faire renaître Hugh Glass encore et encore : lorsqu'il revêt une peau d'ours ou sort littéralement d'un cheval qu'il a évidé pour y passer la nuit... Spectacle garanti entre lyrisme et brutalité, mais fatigant à la longue. 


En résumé : Un film intense et éprouvant (physiquement) car il fait appel à tous les sens et toutes les émotions... Dommage que la caméra en fasse parfois trop pour imposer le tour de force du réalisateur et de son acteur, néanmoins impressionnant.

vendredi 8 janvier 2016

[Avis] The Danish Girl : une histoire d'amour inconditionnel (20/01/16)

THE DANISH GIRL

De Tom Hooper
Avec Eddie Redmayne, Alicia Vikander, Amber Heard, Ben Wishaw, Matthias Schoenaerts... 
Sortie : 20 janvier 2016


Copenhague, dans les années 1920. Einar Wegener est un artiste peintre paysagiste  danois renommé, vivant avec sa femme Gerda, elle-même portraitiste mondaine, mais boudée par les galeristes. Peu importe. Ils s'aiment d'amour véritable, voire fusionnel,  faisant de leur union une symbiose professionnelle et personnelle totale. Jusqu'au jour où, Gerda, pressée de finir un tableau demande à Einar de remplacer son modèle : une ballerine. L'expérience s'avère des plus troublantes pour le jeune homme, qui prend peu à peu conscience qu'il se sent plus femme qu'homme. Il se travestit et devient alors Lili. Tandis qu'il s'approprie son identité petit à petit, Gerda l'accepte tel qu'il/elle est et en fait sa muse. Elle devient la nouvelle artiste à succès. Mais c'est sans compter la désapprobation de la société danoise. Ils partent vivre à Paris où le couple évolue, se transforme, et va partager l'une des épreuves les plus difficiles : l'opération chirurgicale de réattribution sexuelle, pour que Lili soit elle-même, corps et esprit.

Il serait bien maladroit de résumer The Danish Girl simplement par l'exploit médical pionnier  par lequel Lili est "devenue pleinement femme". Il parle d'un sujet rarement traité au cinéma mais avec des thèmes universels : les revers de la vie et la possibilité de les surpasser à deux, mais aussi des blocages qui nous empêchent d'être le meilleur de nous-mêmes et la façon qu'on a de les faire voler en éclat. Le scénario de Lucinda Coxon est empli de bonté, d'espoir, de sensibilité et aussi de dureté dans ce combat sans tomber dans le larmoiement.

Le film s'attarde davantage sur les atermoiements et les réminiscences d'un homme qui finalement n'a jamais été bien dans son corps. Mais il fait surtout la part belle au dévouement et à l'abnégation de sa femme qui accepte tout par amour et accompagne son mari/âme sœur dans toutes ses épreuves. Car s'il est bien un personnage fort et bouleversant, c'est celui de Gerda. Alicia Vikander (Ex Machina, Royal Affair...), femme-enfant, mutine et fatale à la fois, incarne l'artiste avec une sobriété attachante. Tour à tour déboussolée et solide comme un roc, elle n'a d'yeux pour celui dont elle doit faire le deuil. Sa vie bascule, et pourtant, elle fait tout pour sauver la vie de celui qui est plus qu'un partenaire de vie. Son duo avec Eddie Reydmane paraît être une évidence.  L'alchimie fonctionne à merveille. Le reste du casting n'en démérite pas moins : Matthias Schoenaerts, Ben Wishaw et Amber Heard apparaissent peu longtemps à l'écran mais dévoilent des personnages à la fois majestueux et à fleur de peau.

C'est avec une mise en scène classique, voire académique, que Tom Hooper (Les Misérablesadaptée roman de David Elbershoff, traduit en 20 langues. Avec un tel sujet, le réalisateur n'a pas pris le risque de choquer la société bien-pensante avec une forme criarde et impertinente. Les décors, intérieurs comme extérieurs, sont traités comme des tableaux, tels les paysages évanescents. Mais si les décors chics et les costumes d'époque ne froisseront aucun œil, l'interprétation d'Eddie Redmayne, bouleversant au début de sa transformation, risque d'en agacer plus d'un au bout d'une heure (si ce n'est avant...). L'acteur, oscarisé pour son rôle de Stephen Hopkins dans Une merveilleuse histoire du temps l'année dernière, est pétri de mimiques sur-jouées et minaude à tout bout de champ. Pourtant, il nous surprend dès le début par sa délicatesse, sa gestuelle féminine quasi naturelle et sa beauté androgyne parfaite pour ce rôle. Mais trop, c'est trop ! Il tombe dans une mièvrerie ennuyeuse et pleurnicharde. Mal dirigé ? Trop personnellement bousculé par ce trouble identitaire ? Si je ne l'appréciais pas autant, je dirais que c'est du gâchis...

En résumé : une histoire d'amour unique et extra-ordinaire, dans laquelle on s'attache à tous les personnages. Une mention spéciale à Alicia Vikander qui, assurément, devient une actrice incontournable. Et bientôt Oscarisée ? On lui souhaite.

mercredi 6 janvier 2016

[Avis] Spotlight : profession de foi faite au journalisme (27/01/16)

SPOTLIGHT

De Thomas McCarthy
Avec Michael Keaton, Mark Ruffalo, Rachel McAdams, Liev Schreiber, John Slattery, Stanley Tucci...
Sortie le 27 Janvier 2016


Adapté de faits réels...
Spotlight est le nom d'une bande de journalistes d'investigation du journal Boston Globe. Au sein de cette rédaction, 4 journalistes entêtés cherchant la vérité quoiqu'il en coûte. À force de travail de persuasion et de persévérance, ils ont mis à jour un scandale sans précédent au sein de l’Eglise Catholique. Ils ont enquêté pendant 12 mois sur des suspicions d’abus sexuels au sein d’une des institutions les plus anciennes et les plus respectées au monde. L’enquête, couronnée par le prestigieux prix Pulitzer, révèlera que L’Eglise Catholique a protégé pendant des décennies les personnalités religieuses, juridiques et politiques les plus en vue de Boston, et déclenchera par la suite une vague de révélations dans le monde entier.

Le journalisme au cinéma bien mis en scène est un peu le mouton à 5 pattes : matière ardue difficile à adapter sans tomber dans l'excès du sensationnalisme, du jargon professionnel incompréhensible ou du prétexte scénaristique (Paper BoyBel Ami). A de rares exceptions près comme les excellents Les Hommes du président ou Diversions. Mais Thomas McCarthy ne tombent pas dans le panneau. Il n'a pas besoin d'en faire des caisses pour sonner juste. Tous les ingrédients sont là : des journalistes qui bossent sans regarder leur montre, mangent des restes de pizza entre des coups de téléphone incessants, et dont la vie privée part en sucette. Des bruits de tapotements de clavier ininterrompus, des moments d'intimidation par un corrompu, une période où l'enquête piétine jusqu'au tuyau essentiel donné par un indic' façon agent secret de la dernière chance...

Avec une mise en scène discrète, sans être académique, McCarthy laisse toute la place à ses acteurs investis, charismatiques, déterminés, voire même fascinants. Ces journalistes ne sont pas des stars, ni des héros en mal de reconnaissance ou de combats. Ils carburent à la recherche de vérités tout en respectant une éthique en or massif, tel un sacerdoce. Le réalisateur, parfois lui-même acteur, s'est sans doute inspiré de son rôle de journaliste dans la saison 5 de The Wire, questionnant les liens entre le 4e pouvoir, les politiciens et la police. Une plongée dans le monde du journalisme d'investigation quasi documentaire, tout en étant accessible à tous. 

Spotlight s'avère bien plus un thriller qu'une enquête documentaire. Les personnages jousque-boutistes sont servis par un scénario volontairement anti-spectaculaire, intelligent, posant de vraies questions de fond, dont la plume sait être sensible mais pas larmoyante malgré la gravité du sujet. L'enquête donne aussi la parole aux victimes, sans pathos ni voyeurisme. Il n'en oublie pas moins d'être réaliste, ne concédant aucune aseptisation des faits, évoqués sans jugement ni censure. Spotlight fait ainsi partie des rares films capables de parler de choses tragiques tout en divertissant. Il trouve la parfaite distance entre le film à suspens et le film-reportage, entre colère et amusement (car les journalistes peuvent aussi être drôles !), indignation et divertissement. Une véritable profession de foi à la presse écrite... de qualité.

En résumé : Un film intelligent, sans effusion, qui ne laisse pas de marbre et incite au respect de ceux qui se battent pour la vérité sans transiger. Nulle doute qu'il laissera indifférent l'Académie des Oscars. 

mardi 7 avril 2015

[Critique] Cake : Recette amère d'une vie brisée (08/04/15)

 
CAKE

De Daniel Barnz
Avec Jennifer Aniston, Sam Worthington, Chris Messina, Anna Kendrick, Adriana Barraza, Felicity Huffman, William H. Macey…


Claire passe ses journées à se traîner, seule et la plupart du temps allongée, à s'enfiler des pilules contre la douleur. Véritable accro aux antalgiques et un tantinet suicidaire, elle souffre le martyr, physiquement et psychologiquement, à cause d'un accident de voiture qui l'a laissée défigurée, à demi handicapée, et sans son petit garçon. Dépressive et remplie de colère, elle ne met pas beaucoup de volonté à ses séances de rééducation. Seule sa femme de ménage, dernier vaillant petit soldat à ne pas la laisser tomber, la ballade en voiture en position couchée, comme presque déjà morte (comme le "A" du titre). Quand l'une des membres de son groupe de soutien met fin à ses jours, elle rend visite à son mari avec une curiosité tordue (voire malsaine), alors qu'elle la connaissait à peine. Ensemble, ils vont s'entraider, se reconstruire, sans en avoir l'intention avouée

Cake est un film bien étrange. Produit par Jennifer Aniston, ce drame indépendant sur une femme en quête de rédemption donne à l'actrice une occasion de montrer qu'elle n'est pas que la rigolote de service dans des comédies lourdingues (Qui veut tuer son boss ?, Les Miller - une famille en herbe) ou des romances à l'eau de rose déguisées (Polly and I, La rutpure, Marley & Moi). Claire est un rôle de composition lourd, qui ne se contente pas de 3 grimaces de douleur et de deux ou trois "aouch" par-ci, par-là. Cette petite bonne femme acariâtre à l'humour vache et caustique a perdu son humanité avec son accident. Aniston laisse pour l'occasion son brushing parfait et son maquillage impeccable pour un visage sans fard et quelques kilos en trop, et ses vêtements sexy pour des joggings et de longs pulls loin de l'être. On sent l'actrice à la recherche de crédibilité, et qui veut prouver qu'elle en a sous le capot, comme dans The Good Girl de Miguel Arteta.
Au-delà de ce passage en force artistique, un peu en désespoir de cause, elle nous embarque dans un film qui ne ressemble à aucun autre. Elle prouve qu'elle sait jouer malgré une intrigue peu passionnante, sans grand but, ni même perspective, mais perturbant. Sans jouer du pathos et de la larme facile, Cake retrace le délitement de la vie d'une femme qui avait tout construit pour être heureuse, et que la vie n'a pas épargné. Claire devient insupportable et tenter d'entraîner les autres dans sa chute, leur faisant vivre un enfer. On ressent un malaise et l'aspect anxiogène de ses prises de médicaments incessantes, de ces siestes à rallonge à n'importe heure de la journée, de ses caprices suivis de silences interminables, et d'autant plus, de ses crises suicidaires passagères. Même ses "petits coups vite faits" avec l'homme à tout faire ont une odeur nauséabonde et morbide. Malgré tout, on compatit et on a mal pour Claire. Et on comprend pourquoi sa femme de ménage, qu'elle traite comme une moins que rien, ne la laisse pourtant pas tomber. Des tas de promesses déçues
Il manque pourtant quelque chose qui ferait de Cake un bon film, au-delà de la tentative de performance d'acteur. Les personnages sont effleurés, les relations entre eux superficielles, même celle que Claire et Roy (le mari de la défunte) essaie de construire dans leur malheur respectif sonne faux car peu creusée ou trop facile. On se demande bien d'ailleurs ce que vient faire l'Anglo-australien Sam Worthington dans cette histoire… Heureusement, on ne tombe pas dans le happy end final qui aurait ajouté LA fausse note à l'ensemble. L'ensemble oscille finalement entre deux tons et hésite à faire un choix radical entre la comédie dramatique grinçante et critique (car les réflexions de Claire font parfois sourires jaunes) et l'histoire pleine de bons sentiments déguisés (et pas si bien cachés). 

En résumé : Un film qui promet beaucoup de choses mais qui au final nous laisse un peu tomber, malgré une jolie performance de Jennifer Aniston

lundi 6 avril 2015

[Critique] Dark places : labyrinthe psychologique trop facile (08/04/15)

© Mars Distribution
DARK PLACES

De Gilles Paquet Brenner
Avec Charlize Theron, Nicolas Hoult, Chloé Moretz, Corey Stoll, Tye Sheridan, Christina Hendricks…

Sortie 8 avril 2015


En 1985, Libby Day a 8 ans. Un âge auquel aucun ne devrait être confronté à la violence, et encore moins aux meurtres de sa mère et de ses deux sœurs. Pétrifiée par la peur et déboussolée, elle désigne son grand frère comme étant le coupable, une accusation facile au vu des circonstances qui l'accusent. 30 ans plus tard, Libby est contactée par le Kill Club, un groupe d'enquêteurs amateurs qui la convainc de se replonger dans ses souvenirs pour faire émerger de nouvelles hypothèses concernant cette sordide affaire, et la possible innocence de son frère. Sans le sou et paumée, Libby accepte contre de l'argent d'ouvrir la boite de Pandore…


© Mars DistributionGillian Flynn, l'auteure du déstabilisant Gone Girl, est une fois de pus adaptée sur grand écran avec son troisième roman Dark Places. Mais contrairement à David Fincher, la réalisation du Français Paquet-Brenner n'est pas à la hauteur du maître. Si comme Fincher, il reprend la chronologie montée en flash-backs récurrents entre aujourd'hui et la période où les meurtres ont eu lieu, le résultat est un peu classique, sans prétexte de perspective subjective de l'héroïne, puisque pas de journal intime comme dans Gone Girl.  Dark places devient une partition où la mécanique de l'effet est trop visible, une mise en scène arythmique et une intrigue alambiquée trop prévisible, sans que les coupables surprennent. Mais là où le bât blesse vraiment, c'est lorsque le scénario part sur les traces du réalisme social, qui s'enfonce rapidement dans le mièvre, sonnant creux. N'est pas Ken Loach qui veut ! Le réalisateur s'embourbe avec maladresse dans une Amérique redneck loin du rêve américain, détruite par les problèmes d'argent, d'alcool et de violence. Et là, tous les clichés sont présents : les esprits étroits au point de sacrifier des ados sur l'autel du satanisme (accusés à tort ou à raison ?) sous prétexte de rumeurs et du manque d'instruction, la bourgeoisie qui montre du doigt les pauvres comme des pestiférés, les dealeurs en manque qui viennent perturber leur ex-famille histoire de mettre un peu le bazar… Résultat : un scénario pourtant pas si malhabile au départ, se prenant au sérieux, très premier degré sans un gramme de recul nécessaire, et avec un final à la limite de la série B.

© Mars Distribution
© Mars DistributionPour réhausser ce thriller psychologique un peu formel, on compte sur l'étonnante Charlize Theron qui, en général, assure plutôt bien ses transformations (qui lui ont fait gagner un Oscar pour Monster). Si son jeu est captivant, on sent tout de même le manque de naturel et d'authenticité dans ce changement de peau. Passant de la sublime créature égérie pour Dior à la fille désargentée, au t-shirt troué, au jean plus que cradingue, l'ensemble souligné par une tête de 3 pieds de long cachée par une casquette, genre "j'ai vécu l'enfer, foutez-moi la paix"… Pourquoi pas ! On a envie d'y croire, mais… tout ça fait un peu calculé. Et pourtant, c'est finalement celle qui nous prend par la main et ne nous la lâche qu'à la fin (un petit peu avant, pour être franche…). 
Malgré tout cela, on se laisse embarquer, et finalement, les plus vrais et fascinants sont les acteurs jouant le rôle du frère incriminé, Tye Sheridan (Mud, Joe) et Corey Stroll (House of cards, The Strains). Sans tomber dans le spoiler, ces hommes qu'on accable de tous les maux essaient de faire de leur mieux pour plaire à leurs femmes (mère, soeurs…), alors qu'on les rabaisse en permanence. L'auteure de Gone Girl a de la suite dans les idées, car une fois de plus, l'homme n'est pas ce qu'il paraît au départ…

En résumé : Pas aussi poisseux qu'on n'aurait pu l'imaginer au vu du synopsis, Dark places est glacé et parfois glaçant mais ne parvient pas à convaincre complètement de son authenticité.

samedi 28 mars 2015

[Critique] Une belle fin : sublime hymne à la vie (15/04/15)

© Condor
UNE BELLE FIN 

De Uberto Pasolini
Avec Eddie Marsan, Joanne Froggatt, Karen Drury, Andrew Buchan…
Sortie le 15 avril 2015

John travaille au service clientèle des pompes funèbres, cherchant les proches de défunts décédés sans famille connue. Son existence consiste à aller dans les appartements des disparus à la recherche d'indices, puis à son bureau remplir des dossiers, et enfin aller aux enterrements de ceux qui n'ont personne. Car il est comme cela John, il s'occupe des morts jusqu'au bout, avec l'empathie que la société leur refuse. C'est en s'occupant de sa dernière affaire avant d'être viré, un inconnu et pourtant voisin, qu'il va prendre conscience de sa propre fin et commencera à s'ouvrir au monde…


© Piffl Medien GmbHLe cinéaste nous offre une belle histoire, originale, pleine de compassion à l'empathie grinçante et parfois drôle, sans tomber dans le portrait larmoyant d'un homme seul, sans autres amis que les morts. Il nous fait vivre la quête d'un homme insolite, solitaire sans en avoir vraiment conscience de l'être car il ne voit pas qu'un autre mode de vie possible. On n'apprend pas grand chose de lui si ce n'est qu'il est consciencieux, ordonné à la limite de la maniaquerie maladive, mais profondément humain, altruiste et dévoué aux autres. Il fait partie de ces gens dont les vies personnelles semblent vides, mais qui trouvent un épanouissement ailleurs que dans leur famille ou amis, par exemple dans leur travail. La vie de John est riche des vies oubliées auxquelles il s'est consacré, dont il met soigneusement les photos dans un album pour en faire sa propre famille par procuration. 

© Piffl Medien GmbHÀ travers lui, Pasolini livre une réflexion émouvante et juste. Il nous rappelle à quel point notre monde actuel peut être cruel et désincarné avec nos semblables. Tout tourne autour de la rentabilité, du profit, de la rapidité à laquelle les choses doivent se faire… Dans le tourbillon de nos vies, il n'y a plus de place pour l'humain et encore moins d'empathie pour autrui. À commencer par ceux qui nous sont soit-disant proches. Nous discutons avec des gens à travers le monde via les nouvelles technologies, mais connaissons-nous nos voisins de palier ? Comment est-il possible que des gens meurent totalement seuls, oubliés, sans compagnie ni amis ? Une belle fin nous rappelle que quoique nos proches aient dit ou fait d'impardonnable ou de contestable, ils restent des êtres humains ayant le droit d'être entourés lors de leur passage dans l'autre monde. Les morts ne sont pas que des corps à laisser pourrir dans une boite au fond d'un trou ! Et John se bat contre des moulins à vent et l'administration sans cœur (parfaitement incarnée par Andrew Buchan (Broadchurch) ici odieux) pour donner un peu de dignité et d'amour à ceux qui n'en ont plus, tel un ange-gardien débordant d'amour. 

© Piffl Medien GmbHCe personnage est d'une intensité rare et superbement joué par Eddie Marsan, dont c'est le premier vrai grand rôle (il était temps après entre autre, Blanche Neige et le chasseur, Le dernier pub avant la fin du monde, Jack le chasseur de géants, Tyrannosaur). L'acteur interprète tout en retenue cet homme à la vie très structurée, qu'il voit bouleversée en apprenant qu'il est licencié comme un malpropre après 22 ans de bons et loyaux services. Et à la mort de son voisin, qu'il traite comme un véritable ami sans l'avoir connu, et même en découvrant qu'il n'était loin d'être un saint. Il perd son refuge et doit se confronter à la "vie réelle", qui pour la première fois l'emmène bien loin de sa vie cadrée, géographiquement et émotionnellement.

© Piffl Medien GmbH
John s'exprime en peu de mots, bouge avec rigidité et ne déroge pas à ses habitudes. Et pourtant, il montre ce qu'il pensent par des regards et des gestes qui nous font chavirer le cœur. Grâce à une mise en scène pudique et presque sensuelle (au sens premier du terme), Pasolini suit son personnage avec douceur. On ressent parfaitement ce que John éprouve lorsqu'il entre dans les appartements des défunts : ses regards emplis de compassion sur l'oreiller écrasé ou sur un fauteuil défraîchi, ou lorsqu'il dévisse un pot de crème pour le corps où des traces de doigts subsistent… La beauté des images saute aux yeux, et défilent avec une fluidité et une cohérence irrésistible. Leurs couleurs d'apparence ternes, grisâtres telles les cendres que John dispersent avec amour, illuminent et magnifient le personnage. Elles donnent une lumière poétique et froide, jusqu'à la progressive renaissance de John vers la vie, subtilement amenée avec l'introduction progressive des couleurs. Un véritable écrin pour un bijou, véritable ascenseur émotionnel… dont la (très jolie et inattendue) fin vous fera sans doute sortir le mouchoir.

En résumé : "Une ode à la vie", comme le réalisateur le dit lui-même. Une véritable pépite de subtilité, dans la forme comme dans le fond, avec un acteur désarmant de sincérité.

jeudi 26 mars 2015

[Critique] Sea Fog : cauchemar en haute mer (1/04/15)


SEA FOG - Les clandestins

De Shim Sung-bo
Avec Kim Yun-seok, Park Yu-chun, Han Ye-ri…

Sortie le 1er avril 2015


1998. L'Asie prend de plein fouet la crise économique locale. Les pêcheurs sud-coréens ont du mal à y faire face. Leur bateau, souvent bons pour la casse, sont rachetés par le gouvernement. Mais cette idée n'est pas une option pour le capitaine Kang car ce serait comme "renier sa famille". Et pourtant, il aurait bien besoin de cet argent qui lui fait tant défaut. Il accepte un contrat plutôt risqué pour faire face : transporter sur son bateau des clandestins venus de Chine jusqu'en Corée du Sud. Le voyage ne se passer pas comme prévu


Sea Fog © Le PacteLe cinéma coréen n'est pas réputé pour faire dans la dentelle. Et Sea Fog ne fait pas exception. Tiré d'une pièce de théâtre éponyme, on pourrait l'imaginer au départ comme une nième film catastrophe de série B, où les méchants font souffrir les innocents alors que les éléments se déchaînent. Mais si le film de Shim Sung-bo reprend les codes du genre cinéma coréen (et son indéfectible pessimisme) où les genres se mêlent, il en fait une œuvre diablement bien mise en scène. Et Bong Joon-ho, réalisateur de The Host, Mother ou encore Le Transperceneige (ici scénariste et producteur) n'y est pas étranger. Elle se met en place dès les premières minutes avec une sorte de mise à l'eau de son bateau artistique, à bord duquel il instaure une atmosphère et ses personnages, au son d'une musique grandiloquente. On y voit des pêcheurs malmenés par les eaux tumultueuses de l'océan, sur un bateau non épargné par les flots, mais qui trouvent le temps de faire attention aux autres et se sauvent mutuellement la peau, et partagent des moments amicaux autour d'une ampoule allumée (pour se réchauffer). On découvre le monde des marins, comme une famille aimante et soudée par les conditions précaires de leur vie. Et pourant, pendant les deux heures qui suivent, Shim Bung-bo va tout faire pour la mettre à mal, la déchirer. Un ton qu'il avait déjà employé en écrivant Memories of murder (co-écrit avec Bong Joon-ho).

Sea Fog © Le PacteFilm de genre populaire, Sea Fog  est un huis-clos prenant, entre douceur et fureur. Métaphore géante d'un monde en déliquescence et en mutation, il montre à quel point l'homme, obsédé par l'argent et aux résultats financiers, peut basculer dans l'exploitation de son prochain. Pas de place pour le compromis. Sur ce bateau (quasi) fantôme, tel une relique d'un monde en train de s'effondrer, les hommes d'équipage deviennent des prédateurs, des chasseurs par instinct de survie et des obsédés sexuels comme un retour aux premières heures de la vie sur Terre. La hiérarchie se doit d'être respectée, comme dans la chaîne alimentaire, quitte à virer dans la dictature (normal pour la Corée…) et même le sadisme. Dans le rôle du capitaine tortionnaire, Kim Yoon-seok fait des merveilles. Pur produit du Malin (comme l'aime tant le cinéma coréen), le chef de ce bateau en sursis passe d'un sentiment à l'autre en un clignement de paupière : tantôt furieux, sans peur, impassible, terrifiant… Pas de quoi se faire d'illusions sur la nature humaine !

Sea Fog © Le PacteLa noirceur, la folie du désespoir et le chaos absolu, se renforcent alors que le brouillard enveloppe le bateau, tel un linceul pesant et inéluctable. Plus de repères, d'équilibre, ni mental, ni physique. Le film prend une autre densité âpre tout en restant énergique et virtuose. La violence, parfois jusqu'au gore cru, et la déchéance de morale de l'âme humaine se mélangent aux instants de romantisme et aux pincées d'humour… Un méli-mélo de genres qui pourrait laisser plus d'un spectateur sur le radeau de secours. Mais l'ensemble est d'une réalité horrifique terrible, où les circonstances (je ne voudrais pas gâcher le plaisir en vous les révélant…) laissent le spectateur à cran sur son siège. Dommage que le crescendo scénaristique soit un peu perturbé par un humour un peu… ras les vagues.


En résumé : un huis clos intense, terrifiant et saisissant par sa stylistique de l'image et son propos sur l'âme humaine.

                        

Messages les plus consultés