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jeudi 26 mars 2015

[Avis] The Voices : sang pour sang (ou presque) délirant (18/03/15)

THE VOICES

De Marjane Satrapi
Avec Ryan Reynolds, Gemma Arterton, Anna Kendrick, Jacki Weaver…

Sortie le 18 mars 2015


Jerry est  employé depuis peu dans une PME qui fabrique des baignoires, paumée dans un recoin du Michigan. Dévoué et plutôt apprécié par ses collègues, il s'est intégré malgré son comportement parfois étrange. On lui propose de faire partie de l'organisation d'un pique-nique pour l'entreprise et en profite pour se rapprocher de Fiona, une bimbo britannique du service comptabilité. Tentant quand on vit seul avec son chien et son chat, au premier étage d’un bowling désaffecté. Pour seule activité en rentrant chez lui est d'avoir de longues conversations avec ses animaux. Normal… pour un schizophrène. Après une virée nocturne dramatique, Jerry se débat entre les tentations macabres de son colocataire félin et ses propres désirs de normalité.


Après l'animé Persepolis, le joli Poulet aux prunes et l'affreux Bande de Jotas, la réalisatrice franco-iranienne Marjane Satrapi s'est attaqué à un nouveau genre cinématographique... tout en gardant ce qui fait d'elle une réalisatrice à part. Avec The Voices, elle mélange sa poésie, ses idées farfelues et macabres, ses envies loufoques, pour faire une Hydre cinématographique aux tons et aux registres multiples. 


Tantôt gore, comique, dramatique ou potache, ce nouveau long-métrage est un exercice périlleux, que la cinéaste relève avec force et courage... et pas mal d'inventivité ! Mais quitte à partir dans l'incongru et assumer le mélange des genres, "t'aurais pu pousser le bouchon un peu plus loin", Marjane ! Non pas comme dans l'imbuvable Bande de Jotas… Et quitte à travailler sur les méandres de l'âme humaine et un esprit dérangé, la folie qu'elle dépeint semble contenue dans un cadre plutôt consensuel. Résultat : l'ensemble a du mal à trouvé un équilibre. 
Chaque rupture de ton est traitée avec la même constance, qui finit par contredire le principe même de cet effet ciné... finalement casse-gueule. Des premières conversations entre Jerry et ses animaux de compagnie (dont la finalité arrive un peu tard), à la comédie musicale finale (sic), en passant par le premier meurtre, tout est finalement balisé et annoncé par le scénario Michael R. Perry qui prépare le terrain pour le spectateur. On retrouve tous les poncifs liés aux films de tueur en série très codés (les femmes écervelées, le monde de travail aseptisé, des travailleurs quasi neurasthéniques...).
Et pourtant, tous ses choix sont revendiqués et assumés, et finissent par nous embarquer. L'humour (plus ou moins singé) est présent pour désamorcer le côté glauque, et carrément violentes de certaines situations. La mise en scène, qui suit le point de vue enfantin et fantasmagorique de Jerry, permet de montrer une réalité subjective bien plus réjouissante quand la folie parle et n'est pas contrainte par des médicaments, que quand elle est vraiment vécue, devenant cruelle, menaçante et malsaine.  La réalisatrice nous invite dans la tête de Jerry, et s'attarde sur l'expérience émotionnelle qu'il traverse, lui faisant faire les montagnes russes entre culpabilité et innocence, le Bien et le Mal, la justice et la morale. Après avoir été spectateur de sa vie, Jerry veut en être l'acteur, mais s'y prend évidemment mal, entre empathie et accès de violence. Le tout est appuyé par une direction artistique faisant des merveilles, oscillant entre couleurs flashy et lieux cradingues, sans en faire des caisses. L'artisanal a parfois du bon... même s'il est rose bonbon, comme la tenue de travail de Jerry !

Et ce Jerry est une bonne surprise. Si le casting n'était pas d'une évidence folle, Ryan Reynolds est presque étonnant. Après avoir accumulé des rôles de joli-cœur (La proposition), de beau gosse musclé dans des actionners (Sécurité rapprochée), de voix de film d'animation (Turbo), de bêta dans des comédies faciles, et mêmes un super-héros (Green Lantern) ou anti héros (Deadpool), le Canadien revient avec un film atypique qui met enfin une certain talent (aperçu dans Buried) en valeur. Sa bouille juvénile et son air de gamin paumé et naïf donne à Jerry une étrange sympathie, alors qu'il s'agit d'un meurtrier. Et il faut signaler que l'acteur interprète l'ensemble des voix de la ménagerie et a choisi leurs accents : Bosco le chien s’exprime comme un vieux sage bienveillant du Sud américain, Mr Whiskers le chat roux persifle en écossais et en permanence des insanités. Good choice !

En résumé : sous ses airs de film grandguignolesque et horrifique, The Voices cache une deuxième lecture plus poignante et moins reluisante, faisant le portrait d'un homme qui refuse la réalité telle qu'elle est.

mercredi 30 janvier 2013

Critique : Happiness Therapy : et si la folie n'était que subjective ? (30/01/13)

HAPPINESS THERAPY
De David O. Russell
Avec Bradley Cooper, Jennifer Lawrence, Robert De Niro, Jacki Weaver...

La vie n'est pas tendre avec Pat Solatano. Ce trentenaire a perdu son job, sa maison et surtout sa fiancée, Nikki. La cause de ses malheurs ? Un pétage de plomb en règle lorsqu'il a vu sa femme le tromper avec l'un de ses collègues. 8 mois et un petit tour en hôpital psychiatrique plus tard, il se voit obliger d'emménager chez ses parents. Peu à peu, il apprend à contrôler ses émotions, ses accès de colère et ses vérités-pas-toujours-bonnes-à-dire faisant partie de ses troubles bipolaires. Remonté à bloc, il va tout faire pour remonter la pente et reconquérir sa femme... qui l'a quitté. Mission perdue d'avance puisqu'un juge lui impose une distance d'au moins 150 m entre lui et sa belle. Mais c'est sans compter la jolie Tiffany, une jeune femme dépressive tournant aux neuroleptiques par boites de 12, et aussi paumée que lui depuis la mort de son mari, qu'il embarque dans son délire. Elle va l'aider à condition qu'il participe avec elle à un concours de danse plus ou moins cathartique pour elle...

Plus on est de fous, plus on rit

© The Weinstein Company
Il y a quelques mois lorsque la bande-annonce est sortie sur la Toile, je n'aurais pas parié sur un tel succès. A la lecture du synopsis, on pourrait croire que Happiness Therapy est shooté aux anxiolytiques et que la présence de deux bombes plastiquement irréprochables pourrait faire passer la pilule. Mais finalement, cette tragi-comédie est une remarquable analyse de notre société moderne où la dépression, et les dépendances, qu'elles soient chimiques ou affectives, font partie du quotidien. David O. Russel (Fighter, Les Rois du désert, J'adore Huckabees) ne tombe pas dans le travers de la lourdeur du stress et des anxiétés que trimbalent les personnages, ni dans la comédie romantique classique et attendue (même si le final l'est un peu...). Le résultat est à la fois léger et profond, grave et drôle, émouvant et divertissant, romantique mais pas dégoulinant d'irréalisme.

© Senator Filmverleih
La force du réalisateur, c'est l'authenticité et le réalisme d'un univers émotionnellement riche, des personnages qui ressemblent à Monsieur-tout-le-monde (recette déjà éprouvée dans Fighter), et qui malgré tout ont une folie douce en eux. La petite touche qui fait du bien dans cette nouvelle œuvre russelienne réside dans l'humour parfois caustique et décalé, et ses interprètes fascinants et bouleversants d'humanité.
© StudioCanal
Bradley Cooper (qui a failli refuser le rôle, d'une intensité qu'il ne se sentait pas affronter) est magistral en doux-dingue à la franchise brute de décoffrage. Il manie la violence et la vulnérabilité avec une subtilité et une profondeur désarmante qu'on lui connaît trop peu. La "folie" de Pat (souvent déclenchée par la chanson jouée à son mariage) est toute relative car elle n'est qu'une vue de l'esprit. Car finalement, tous les personnages sont un peu siphonnés : Tiffany (Jennifer Lawrence), pour se soigner de la mort de son époux, a couché avec tous ses collègues de bureau (femmes comprises); Pat Senior (Robert De Niro), parieur invétéré, pense qu'il ne peut gagner que si son fiston est présent devant la télé avec lui; Danny (Chris Tucker), aussi patient de l'hôpital psy, n'aspire qu'à une chose : trouver le stratagème qui le fera sortir de son enfermement et de sa solitude. Et tout ce petit monde évolue au gré des difficultés que la vie leur impose, essayant de franchir chaque obstacle qu'il créé parfois eux-même. La morale de l'histoire ? Tout n'est qu'une question de foi en soi, de capacité à voir les signes que le destin nous envoie et accepter qu'il faut parfois lâcher prise pour avancer. Chacun désire la même chose : (re)trouver l'envie d'aimer et d'être aimé, et trouver une certaine paix intérieur pour aller de l'avant.

© The Weinstein Company
Une autre jolie surprise : redécouvrir Jennifer Lawrence dans un rôle qui lui va à merveille. Pétillante, mordante et à la fois fragile et émouvante. Voilà de quoi nous faire oublier sa prestation plutôt sans saveur dans Hunger Games. Retrouver Chris Tucker (qui a disparu du grand écran depuis Rush Hour 3 en 2007) a été une petite joie toute personnelle car j'avais adoré son personnage "super green" dans Le Cinquième élément). Et que dire de Monsieur De Niro, qu'on retrouve avec plaisir dans un registre tout en émotion qui, pour autant, n'est pas dénué de sel... piquant.


En résumé : Un joli tour de force car Happiness Therapy ne va jamais là où on l'attend. A grand renfort de répliques cinglantes, et d'un scénario à l'intrigue surprenante, ce film vous donnera la banane. Deux fois primé aux Golden Globes, il attend fébrilement le 24 février prochain pour connaître la moisson de ses 8 nominations (dont les 3 catégories majeures : meilleur acteur, actrice et film).

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