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dimanche 6 octobre 2013

[Critique] : Prisoners : Et si on dépassait les bornes pour atteindre un but ? (9/10/13)

PRISONERS

De Denis Villeneuve
Avec Hugh Jackman, Jake Gyllenhaal, Terrence Howard, Viola Davis, Maria Bello…

Sortie le 9 octobre 2013


Dans une banlieue très classe moyenne de Boston, deux familles voisines passent le jour de Thanksgiving ensemble. Tout va bien jusqu'à ce que les deux plus jeunes filles des deux couples, Anna et Joy, disparaissent. Le détective Loki est alors chargé de l'affaire. Regroupant de maigres indices, ses recherches s'orientent vers la piste de l'enlèvement. Le suspect numéro un est arrêté puis relâché faute de preuves suffisantes, déclenchant la fureur du père d'Anna. Aveuglé par la douleur et la colère, ce dernier devient obsédé par l'idée que le suspect relâché est forcément l'auteur des faits. Entre religion et folie, il perd petit à petit ses valeurs humaines. Les autres parents se retrouvent face à un dilemme : attendre que la police fasse son travail au risque qu'elle arrive trop tard ou suivre ce père vengeur et commettre l'irréparable...


© Tobis FilmUne histoire à glacer les sangs de tous parents ! Et pourtant, nous aurions pu ne jamais voir Prisoners... Le scénario original d'Aaron Guzikowski est longtemps resté aux oubliettes, estampillé "black listed", la fameuse "liste noire" des meilleurs scripts impossibles à produire pour le moment. Puis ont valsé de nombreux réalisateurs et d'acteurs attachés au film une fois lancé, de Bryan Singer (probablement attiré par les figures du Mal) à Antoine Fuqua (pour son côté justice rendue soi-même). Mais c'est l'improbable québécois Denis Villeneuve (Incendie) qui s'y est collé, pour son tout premier film américain. 

© Tobis FilmPrisoners est un thriller noir, intense, autant dans le fond que dans la forme, laissant place à un éventail d'émotions que Villeneuve explore lentement, en les laissant vivre jusqu'au bout. Tous les personnages, comme prisonniers d'un cycle de violence, sont affectés par une douleur qui leur est propre, renforcée par le poids de la tragédie qu'ils sont en train de vivre. Villeneuve décortique le lent processus de destruction des parents, mais il ne joue pas dans l'effusion des sentiments. Il ne fait pas dans le spectaculaire. Au contraire, son intrigue dense et (presque) imprévisible est amenée avec une précision chirurgicale. 

Peut-on se faire justice soi-même ?

© SNDPrisonners traite de la fascination pour le Mal, le fanatisme sous toutes ses formes (surtout religieux), de la complexité des apparences et de la difficulté à ne pas juger malgré des éléments qui accablent. Tout repose sur une ambiguïté morale : "doit-on faire justice soi-même ?" et "Jusqu'où peut-on aller ?". Une référence claire à cette Amérique post-attentats du 11 septembre, où la culpabilité du survivant, la paranoïa et se faire justice résonnent comme une chape de plomb morale. Les prises de positions du film s’avèrent finalement assez peu risquées. On reste constamment dans un entre-deux (le Bien/le Mal, l’émotion/la morale, la figure autoritaire/paternelle…) plutôt confortable.

© Tobis FilmEt pourtant, la mise en scène est idéale : elle joue sur la proximité pour créer de l'empathie chez le spectateur, tout en lui laissant une certaine distance pour osciller entre plusieurs réflexions. La tension psychologique, et même physique, qui s'installe peu à peu donne à l'ensemble une impression de fin du monde, un engrenage qu'il est impossible à arrêter. Le scénario distille des info avec une retenue folle, alternant passages dialogués et rebondissements. Mais à force de vouloir densifier l'intrigue, et de jouer sur les indices (cousus de fil blanc), on finit par perdre la distance émotionnelle créée au début, laissant le spectateur se poser des questions sur ce qu'il ferait dans ces cas-là. Mais le film ne donne  évidemment pas de réponses...

Un casting en béton armé 

© SNDLa mise en scène se veut classique, élégante et efficace (merci à la photo hivernale et glaçante de Roger Deakins, ayant officié sur Skyfall, Fargo et Les Évadés), à grands renforts de flashbacks. Le but n'est pas tant de surprendre le spectateur -- qui aura vite fait de réunir les preuves avant les personnages eux-mêmes -- mais d'évoluer dans le labyrinthe émotionnel de chacun, voulant résoudre cette situation. On peut regretter que le récit s'étire un peu trop en longueur à force d'intrigues à tiroirs et de fausses pistes inutiles (à la limite de tomber dans le film de serial killer classique). Résultat : toute la toile patiemment tissée pour instaurer l'ambiguité morale du film finit par être embrouillée sans raison, servant une fin dont la noirceur s'efface au profit d'une production banale.

© SND
Une construction qu'on oubliera face à l'interprétation de Hugh Jackman. Loin sont les X-Men et Wolverine, l'ex-boxeur/entraîneur de robots de combat (Real Steal) ou encore le cow-boy amoureux d'une aristocrate (Australia) ! L'acteur australien signe ici l'une des meilleures -- si ce n'est LA meilleure -- performance de sa vie : il est plus que convaincant dans ce rôle de père à la fois héros et le pire des salopards, victime de sa colère aggravée par sa foi extrême. Face à lui, Jake Gyllenhaal n'est pas en reste. En incarnant ce flic taciturne et obsessionnel, au passé qu'on devine douloureux, il révèle une face sombre et une intensité qu'on voit malheureusement trop rarement chez lui. Et Paul Dano (toujours aussi génial) se glisse avec une facilité déconcertante dans le rôle du présumé coupable, un jeune adulte n'ayant pas toutes ses facultés. Un casting flamboyant !


En résumé : Un excellent thriller bien ficelé, d'une classe extra-ordinaire, joué par un casting brillant. Dommage qu'il nous balade un peu,  traînant en longueur sur quelques scènes, pour aboutir à une fin qui rabaisse le niveau de l'ensemble. 


mardi 25 septembre 2012

Looper : le voyage dans le temps le plus flippant ?

C'est un des films de science-fiction les plus attendus de ces dernières années. Looper, déjà encensé par la critique après sa projection au Festival de Toronto, est réalisé par Rian Johnson (Une arnaque presque parfaite, Brick). 



Dans ce long-métage futuriste, Bruce Willis (qu'on espère plus convaincant que dans Lady Vegas) et Joseph Gordon-Levitt (glaçant, quasi méconnaissable et sans son vélo de Premium Rush) incarnent tous les deux le personnage de Joe, à vingt ans d'écar. Les acteurs prennent part à un film (pas si classique et plutôt intelligent) de voyage dans le temps. Cette prouesse technique est devenue illégale avec les années, et n'est utilisée par la mafia qui élimine automatiquement les témoins gênants avec l'aide des tueurs de sang-froid, surnommés les "loopers". Mais la machine s'enraie... Joe découvre qu'il doit s'éliminer lui-même, vingt ans plus tard... Le suicide programmé fait-il partie du système ? On le découvrira le 31 octobre prochain (avec un plaisir non dissimulé d'y retrouver aussi Paul Dano et dans une moindre mesure, Emily Blunt). 
En attendant, la production a mis en ligne une sublime bande-annonce animée mélangeant peintures et dessins. Je vous laisse découvrir...

mardi 4 septembre 2012

Rencontre avec Paul Dano et Zoe Kazan : Un amour de comédiens

© Marie Serre

Jeunes mais déjà très expérimentés. Le look de dandy décontracté pour lui, hippie chic pour elle. Une allure de post-adolescents bien dans leurs baskets, Paul Dano et Zoe Kazan sont venus présenter en avant-première Elle s'appelle Ruby, co-réalisé par Albert berger et Ron Yerxa, déjà à la barre du succès Little Miss Sunshine. 

Considérés comme les nouveaux intellos du Hollywood indé, Zoe Kazan (petite fille d'Elia Kazan) nous raconte son processus d'écriture, son amour pour la culture française et le cinéma de Godard, Melville, Lacombe et autre Louis Malle. Et Paul qui s'est illustré dans des rôles aussi variés que ceux d'Eli et Paul Sunday (le charismatique prêtre) dans There Will Be Blood, de Klitz (le nerd de service) dans Girl Next Door, de Dwayne (le frère mutique) dans Little Miss Sunshine ou encore Joby (père adolescent) dans For Ellen, confie qu'il a parfois du mal à quitter un rôle et que rêver fait partie de ses activités préférées. Enjoy !


dimanche 2 septembre 2012

Critique : Elle s'appelle Ruby : Et si l'homme avait créé la femme ? (03/10/12)

Elle s'appelle Ruby (Première à Deauville)
De Albert Berger et Ron Yerxa
Avec Paul Dano, Zoe Kazan, Antonio Banderas, Annette Bening, Steve Coogan

Calvin est un écrivain talentueux. Son premier roman est devenu un succès public et critique alors qu'il n'avait que 19 ans. Mais plus le monde crie au génie, plus Calvin se renferme, devient asocial et souffre du syndrome de la page blanche depuis que son second roman est attendu comme le Messie. Il rêve alors d'une jeune femme aux cheveux incandescents et au sourire enjôleur. Calvin imagine alors qui pourrait être sa compagne idéale, son grand amour, celle qui pourrait l'accepter tel qu'il est et non pour l'écrivain célèbre qu'il est. Lorsqu'il pense à l'inconnue de ses rêves, ses doigts se délient sur sa machine à écrire (l'ordi, connaît pas !) et l'inspiration est libérée : Ruby est née. Tellement aimée qu'elle surgit un jour de pages de son livre pour entrer "pour de vrai" dans sa vie...

"Je ne suis pas ton enfant !"

20th Century Fox
N'y aurait-il pas un peu de Guillaume Musso dans les écrits de Mademoiselle Kazan ? Car l'écrivain français avait déjà écrit en 2010 l'histoire d'un personnage imaginé qui se matérialise pour prendre vie sous les yeux de son créateur dans La Fille de papier. Mais contrairement à la fille inventée par Musso, Ruby n'a pas besoin de son inventeur pour survivre à un maladie parce que celui-ci n'a pas fini son livre. Au contraire, il va s'apercevoir qu'elle va s'épanouir sans lui. Et c'est ce qui va finir par lui poser problème...

20th Century Fox
Zoe Kazan (qui a aussi brillamment écrit le scénario) s'est inspiré du mythe grec de Pygmalion et Galatée dans lequel un sculpteur tombe amoureux de son œuvre, ou encore de Frankenstein de Mary Shelley, qui voit ce qu'elle a créé prendre vie. Elle entame ainsi une réflexion fine et drôle sur le fantasme de voir que celui qu'on aime correspond à son propre imaginaire, l'importance de individualité dans le couple et l'identité de façon.


20th Century Fox
Lorsque Calvin s'aperçoit que Ruby est devenue chair et os, il perd complètement ses repères, se croit fou et finit par admettre l'inadmissible. L'intérêt de la scénariste est non pas de savoir comment cette jeune femme s'est retrouvée là, mais savoir comment les choses vont tourner à partir de ce point de départ. Par ses mots, Calvin dépeint par ses mots la femme idéale, lui donne des attributs précis que lui-même désire sur le plan amoureux. Mais bien évidemment les choses se compliquent parce lorsqu'on aime quelqu'un, on l'aime dans sa globalité, pas simplement pour les parties qu'on a idéalisées.

20th Century Fox
Dans la réalité, Ruby s'épanouit telle une femme libre car Calvin l'a créée comme une individualité à part entière. Elle a une véritable soif d'être elle-même. Mais cette liberté, Calvin lui fait peur; il la désire tellement qu'il en devient nerveux. (attention SPOILER- surligner pour lire) Donc lorsqu'il s'aperçoit qu'il peut la modifier à volonté, il devient incontrôlable et Ruby perd ses repères et ne sait plus à quelle réalité se raccrocher. Elle finit par devenir un objet, un esclave qui réagit au moindre désir de celui qui est censé l'aimer pour ce qu'elle est, cet être devenu totalement égoïste et manipulateur, corrigeant le moindre changement chez celle qu'il aime (Fin SPOILER). Mais Calvin veut être heureux pour ce qu'ils s'apportent mutuellement et vivent ensemble, et non pas parce qu'il l'écrit. Le scénario tient dans l'intégrité et l'humanité qui existe chez Ruby et dans le fait que Calvin est finalement obligé de mûrir pour être à la hauteur de sa force et de son évolution à elle. Ce n'est que lorsque Calvin accepte de se défaire de ses idéaux sur Ruby et ce qu'elle devrait être, qu'il trouve enfin ce qu'il cherchait.

20th Century Fox
Réalisé par le couple à la barre de Little Miss Sunshine, et joué par un couple à la ville comme ici à l'écran. En voilà une affaire de sentiments ! Les deux tourtereaux crèvent littéralement l'écran. Elle est lumineuse, énergique et colorée (ses vêtements n'en sont pas la seule raison...), lui a un véritable sens comique (peu exploité jusque-là) qu'on aimerait voir développé. Tous deux dégagent une force émotionnelle d'une intensité rare, et leur complicité naturelle renforce l'ensemble. Et que dire de la scène très hippie et débridée (façon Barbara Streisand et Dustin Hoffman dans Mon Beau-Père et moi) jouée par un Antonio Banderas et une Annette Bening en grande forme ! Un poil trop clichés pour être convaincants à mon sens... Quant à la BO, elle a de quoi surprendre : celle-ci passe de Schubert à Plastic Bertrand (sic) et d'autres titres français, appelés "heureux accidents choisis par les réalisateurs" par Zoe Kazan, grande fan de la culture française (cocorico) lors d'un entretien public (accompagné de Paul Dano) donné à Deauville (publiée ici).

En résumé : un GROS coup de cœur ! Le film livre une réflexion inattendue et pleine de surprises sur l'imaginaire, la quête de soi et la manière dont nous inventons l'amour. Une grande réussite pour une jeune scénariste qu'on espère revoir à l'œuvre.


Critique : For Ellen : Une grande douleur toute en finesse (19/09/12)

For Ellen (en compétition à Deauville)
De Kim So Yong
Avec Paul Dano, Jon Heder, Shaylena Mandigo

Joby est un musicien qui cherche à percer depuis des années, tournant sur les routes et s'éloignant peu à peu de sa famille qu'il a eu très jeune. Il apprend que son divorce va être prononcé à condition qu'il renonce à ses droits sur sa fille Ellen, bout d'chou de 6 ans qu'il n'a jamais vu. Il comprend alors qu'il ne peut pas s'effacer de sa vie sans l'avoir vue au moins une fois. Son ex-femme lui laisse alors deux heures pour une rencontre unique.


Jamais sans ma fille ?

© Memento Films
Si la réalisatrice Kim So Young a déjà travaillé sur des histoires d'enfants laissés seuls (Treeless Mountain), elle s'attaque ici à la solitude d'un homme qui semble perdu dans ses rêves de gloire musicale et qui se retrouve bientôt privé de celle qu'il n'a pas eu la chance de connaître : sa fille. Une distance évidente s'est créée entre eux que Joby gère comme il peut. Sa tentative de rapprochement se fait avec une maladresse touchante, des impairs et des silences qui en disent long sur la fragilité de ce qu'il essaie de construire sans en avoir les clés dans le peu de temps qu'on lui laisse. La communication entre Joby et Ellen se fait dans un mutisme parfois douloureux, radouci par une naïveté enfantine désarmante. Finalement, on ne sait plus vraiment qui entre Joby et Ellen est l'enfant et l'adulte parfois...

© Memento Films
Paul Dano incarne ici un rôle qui n'était pas destiné à un homme de son âge au départ. C'est lui qui a suggéré à la réalisatrice de rajeunir Joby. Une bonne intuition d'acteur car sa jeunesse lui confère une fragilité supplémentaire. Malgré cette jeunesse, l'acteur donne à Joby une profondeur torturée qui lui va bien, allant trouver jusqu'au moindre détail physique la touche de l'artiste maudit. Et la petite Shaylena Mandigo est convaincante (en plus d'être craquante). Un véritable talent pour le cinéma.

© Memento Films
Contrairement à tous les autres films sur le divorce où les parents se déchirent, des enfants qui tournent mal, des doses pathos et des fontaines de larmes inondant l'écran à n'en plus finir, Kim So Yong a préféré la sobriété en gardant la puissance des non-dits, qu'elle nous laisse le soin de remplir. Elle se repose sur le jeu particulièrement fin de Paul Dano, qui montre une finesse d'interprétation remarquable sans tomber dans l'excès. Une puissance émotionnelle relevée par une caméra qui ne se détache pas de l'acteur pour un effet encore plus poignant. Et ce décor froid, glacé et emprisonnant de cette banlieue anonyme des Etats-Unis, reflète mine de rien les états d'âme de Joby.
© Memento Films
On peut regretter parfois l'excès de lenteur d'action dans certaines scènes, qui sous prétexte de mal aise rende l'ensemble un peu long. Mais celle-ci nous installe dans une espèce de cocon comme pour gagner notre confiance autant que Joby doit gagner celle de sa fille. Si la réalisatrice souhaitait devenir peintre étant plus jeune, le cinéma la remercie d'avoir changé de voie car elle nous livre un joli film d'une justesse rare et un final d'une grande beauté.



En résumé : Rien ne casse le lien parent-enfant et qu'il soit un bon père ou non, là n'est pas la question, l'amour paternelle emporte sur tout le reste... Un film qui ne laisse pas indifférent.

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