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samedi 12 mars 2016

[Avis] Midnight Special : Un drame SF ou la peur d'être parent (16/03/16)

MIDNIGHT SPECIAL


De Jeff Nichols
Avec Michael Shannon, Joel Edgerton, Kirsten Dunst, Jaeden Lieberher, Adam Driver...

Sortie : 16 mars 2016


Amber alert au Texas. La police est sur le coup. Deux hommes accompagnés d'un garçon de 8 ans dans un hôtel fuient "le Ranch". Ils deviennent les cibles d'une chasse à l'homme mobilisant même les plus hautes instances du gouvernement fédéral. Mais qui sont-ils ? Quels sont leurs liens ? Qui est cet enfant qu'ils essaient de protéger au péril de leur vie ? Leur mission : le sauver pour qu'il accomplisse son destin, qui pourrait bien changer celui du monde...

Midnight Special est définitivement un film à part, à la fois singulier et suite logique dans la carrière de son réalisateur, Jeff Nichols, après Take Shelter et Mud. Les premières minutes sont inquiétantes. Le film commence comme un polar avec son annonce d'enlèvement d'enfant diffusé à la télé; on découvre alors un homme, puis deux, et l'enfant en question, caché sous un drap, lunettes de plongée sur le nez et torche allumée dans la main, une BD de Superman sur les genoux. Il ne semble pas effrayé et pourtant, tout s'enchaîne : le départ en catimini de la chambre, le chemin parcouru sur la route tous feux éteints pour ne pas être repérés... Nichols nous met dans l'ambiance des les premières minutes et brouille les pistes. Les questions fusent dans la tête du spectateur, qui petit à petit remet les pièces du puzzle à leur place. Le thriller prend alors une nouvelle tournure plus fantastique : le père a enlevé son enfant prisonnier d'une communauté de fanatiques religieux, qui le prend pour son messie car il a des pouvoirs surnaturels.

Pour son premier film de studio, Nichols rend hommage, sans les copier, aux films du genre science-fiction des années 1980, style Spielberg en tête (E.T, Rencontres du Troisième Type) mais aussi John Carpenter (Le Village des Damnés). Il en reprend les techniques en bannissant le numérique et les effets spéciaux en post-production gigantesques à tout-va au profit de la pellicule et d'effets spéciaux mécaniques (notamment pour les lasers sortant des yeux du garçon, d'où le port des lunettes de piscine quasi-permanent). Résultat : une ambiance sombre, vintage et réaliste, et une atmosphère de malaise après la violence des apparitions brutales et rapides des éléments surnaturels, comme s'ils n'étaient qu'une illusion. Mais ces références ne vont pas jusqu'aux détails fétichistes de ses prédécesseurs. La force de la mise en scène, élégante et précise, sincère et émotionnelle, ne regarde pas vers le passé et la nostalgie. Elle embarque le spectateur du début à la fin dans un divertissement faits d'ambiguïtés et de merveilleux, comme Nichols sait si bien le faire. 

Le scénario est plus complexe qu'il n'y paraît. Comme dans Take Shelter, le spectateur passe son temps à se poser des questions, savoir si telle chose est du lard ou du cochon, si le héros n'est pas en plein délire parano. Le cinéaste adore jouer avec nos nerfs et nous laisser démêler le vrai du faux, et décider de ce qui l'est ou non. On ne peut qu'imaginer les liens historiques entres les personnages, le but réel de la secte, les raisons de la séparation des parents du gamin, pourquoi tout à coup, l'un des employés de la NSA les croient et les aident...

"J'aime me faire du souci pour toi. Je me ferai toujours du soucis pour toi. C'est comme ça!"


Malgré les effets d'optique et les clins d'œil cinéphiles, le réalisateur garde sa marque de fabrique. Il filme les corps au plus près et réalise une œuvre très personnelle. Dans Take Shelter, il mettait en scène un père parano ayant peur pour sa famille de l'arrivée la fin du monde. Le réalisateur étant devenu père entre temps, Midnight Spécial la continuité logique de ses peurs domestiques. Il traite l'impuissance d'un homme, dont la cellule familiale est menacée par des forces extérieures incontrôlables et qu'on ne peut pas vraiment fuir, face au destin tracé et inévitable de son enfant. Le réalisateur admet avoir réalisé que de quelque manière qu'il élèvera son enfant, quoiqu'il fasse pour le protéger, son gamin évoluera selon sa volonté propre. Dur dur d'être parent ! 

Les personnages sont également typiques du cinéma de Jeff Nichols : des  hommes criminels par nécessité mis au ban par une autorité, une mère éthérée qui ne prend toute sa place qu'en présence de son fils aux agissements étranges  un employé de la NSA fraîchement débarqué sur l'affaire reprenant le point de vue du spectateur (un peu perdu), un père sur-protecteur devenu l'extension cinématographique de son cinéaste. Et quel autre choix que de donner le rôle du père à Michael Shannon, acteur fétiche et père angoissé évident dans l'univers de Nichols ?! Son visage atypique et sa présence à l'écran n'ont pas besoin d'artifices pour exister. L'acteur, souvent retenu pour jouer des méchants de par son regard troublant, a ici un faciès inexpressif à dessin, donnant à son rôle une puissance surnaturelle supplémentaire (surtout lors du dernier plan... à ne pas manquer !). Le jeune Jayden Lieberher est tout aussi singulier et étonnant. Son rôle d'enfant "unique" ayant grandi plus vite malgré lui et sa façon de parler très mature lui confère une place d'adulte parmi les adultes. Nichols rendrait-il hommage à Spielberg traumatisé par sa solitude et sa singularité, et désireux d'imposer sa particularité ? Ou en réalisateur prodige (37 ans seulement), parlerait-il de lui comme celui qui pourrait faire avancer le monde, à défaut de le changer 

En résumé : Midnight Special est intense et captivant. Il fait régner la poésie et le mystère de son titre, inspiré d'une chanson rock de Creedence Clearwater Revival. Une oeuvre déchirante et ambitieuse se lisant sur plusieurs niveaux dont on ressort avec une foultitude de questions, mais dont nous seuls avons les réponses.

dimanche 28 avril 2013

[Critique] Mud : Plongez-y sans risque (01/05/13)

MUD
De Jeff Nichols
Avec Matthew McConaughey, 
Tye Sheridan, Jacob Lofland, Reese Witherspoon…

Sortie le 1 mai 2013

Deux gamins de 14 ans débrouillards vivent pour les filles et l'aventure. Régulièrement, ils partent à la découverte des rives du Mississipi à bord d'un canot, jusqu'au jour où ils trouvent une petite île boisée parfaite pour leurs vagabondages. Tels Tom Sawyer et Huckleberry Finn, Ellis et "Neckbone" trouvent une merveille : un bateau coincé entre deux arbres à 10 m du sol, vestige de l'ouragan Katrina. A l'intérieur, des vieilleries, des magazines pour adultes et… du pain de mie, des boites de conserve et des traces de bottes. Quelqu'un vit ici ! Ils font connaissance avec leur propriétaire de fortune : il se nomme Mud. La clope au bec, tatoué d'un serpent sur la main, baragouinant son histoire avec un fort accent du Sud, ne portant sur lui qu'une chemise fétiche comme gilet par balles et son ambition de retrouver la femme qu'il aime pour seule ambition. A la ceinture de son Jeans, un Colt 45… Pour se protéger ? De qui ? Il avoue aux gamins avoir tué un sale type qui ne voulait pas fiche la paix à sa copine. Mais sa seule raison de vivre est d'attendre celle-ci avant de partir loin tous les deux. Et pourtant, ils se sont séparés et ont recollé les morceaux des dizaines des fois... Les garçons décident de l'aider, Ellis en tête, touché par son histoire, lui rappelant son propre destin (lui, qui drague une lycéenne plus grande que lui quitte à donner des bourre-pifs aux ado plus âgés). 

Jeff Nichols propose une intrigue plutôt classique contrairement au très singulier Take Shelter. C'est sur son acteur principal que tout repose. Et Matthew McConaughey est tout simplement magnifique -- au-delà de son image de beau gosse de pub Levi's ou Armani. Enigmatique, charismatique, intense presque animal dans ce rôle de vrai-faux méchant, un personnage complexe d'anti-héros séduisant façon lonesome cow boy mais zen. Le voir mûrir et s'épaissir avec le temps lui va bien. Il est bien loin l'acteur de comédie romantique sauce barbapapa !

Avec ce récit initiatique (parfois un peu long), Nichols décrit magnifiquement ces rapports faits d'admiration, de tendresse, de désillusion et de mélancolie que peuvent nouer enfants et adultes. 
Raconté du point de vue des ado -- sans oublier les valeurs américaines toutes en contradiction : une violence sous-jacente dans une nature accueillante et endémique, la liberté si chère confrontée à la dureté de la loi -- il permet au réal de multiplier les intrigues et les personnages (contrairement à Take Shelter). Balade naturaliste, fable idéaliste : il y a de tout cela dans cette oeuvre miraculeuse aux allures de long et beau fleuve tranquille. 

Pour résumer : Un film avec une véritable puissance émotionnelle qui occulte tous les clichés qu'on peut entrapercevoir du Sud, interpréter de façon magistrale par un Matthew McConaughey méconnaissable, sans oublier les jeunes qui l'accompagnent, troublants de justesse . 

dimanche 11 septembre 2011

[Avis] Take Shelter : Entre angoisses et folie, Michael Shannon nous glace les sangs (7/12/11)


TAKE SHELTER
(Grand Prix de Deauville)
De Jeff Nichols
Avec Michael Shannon, Jessica Chastain, Tova Steawart, Shea Whigham...

Take Shelter est un thriller à l'ambiance particulière, qui l'air de rien, a l'art de vous prendre peu à peu aux tripes et ne vous lâche plus jusqu'à la fin. Angoissant et fascinant, on se sent tel une souris piégée par un tourbillon de pensées. Mais... cet homme est-il fou ou a-t-il des hallucinations prémonitoires ?

Curtis La Forche, un américain ouvrier dans les carrières, mène une vie plutôt paisible avec sa femme et sa fille devenue sourde. Une nuit, une terrifiante vision de tornade balayant tout sur son passage l'assaille dans un cauchemar. Ceux-ci se répète au fil des jours, le laissant dans un état d'angoisse insupportable au vu de leur réalisme terrifiant. Certains vont même lui donner des douleurs qui perdurent en lui de manière concrète. Chacun de ses cauchemars commencent par une violente tempête et Curtis devient ainsi obsédé par la menace d'une tornade. Des visions apocalyptiques envahissent peu à peu son esprit. Il devient irascible, secret, et étrange aux yeux de sa femme (Jessica Chastain) et son entourage, qui ne comprend pas son obsession de construire un abri-souterrain, quoiqu'il en coûte. Son comportement fragilise son couple, son travail, sa vie... Et rien ne peut l'en détourner.


Michael Shannon, habitué à des rôles d'homme perturbé et torturé depuis Bug (2006), tient là un personnage dont la vie intérieure est incroyablement riche à créer pour un acteur. Et le travail de Shannon est remarquable, tant il est crédible et sa souffrance extrêmement bien dosée. Le spectateur est à la fois terrorisé par certaines scènes et profondément troublé par la détresse de cet homme, qui préfère ne pas se livrer plutôt que de devoir quitter les siens à cause d'une éventuelle maladie mentale. Lui-même, ne peut dire si ses angoisses sont fondées sur un danger réel, ou si la schizophrénie paranoïaque (dont souffre aussi sa mère (Kathy Baker)), est en train de l’envahir. Il veut comprendre : il va voir sa mère, consulte un psy tout en s'enfonçant dans ses délires (égoïstes ?) qui le mènent jusqu'à l'endettement. Résultat : comme Curtis, on ne sait plus quoi penser, on hésite, on cherche des éléments pour se baser sur quelque chose de concret pour déterminer si cette folie est réelle ou feinte.


Le  réalisateur, comme l'acteur, ont un lien personnel particulier  avec cette histoire. Le premier a écrit le scénario lors d’une phase heureuse de sa vie - vie professionnelle épanouissante et mariage tout neuf. Puis  il a commencé à éprouver des angoisses vis-à-vis du monde en général, qu'il voyait comme menaçant. Analysant lui-même ce sentiment très désagréable, par la réalité d’une situation économique inquiétante, mais aussi par le fait que pour la première fois de sa vie, il avait quelque chose à perdre, il devait lutter contre ses démons intérieurs.
Le second venait d'être père au moment du tournage et a expliqué à TvCinephages qu'il "voulait incarner quelqu'un et un état d'esprit que chacun pouvait comprendre ou déjà vécu. Je ne voulais pas explorer la maladie mentale en elle-même. Mais explorer l'anxiété qu'un père de famille peut ressentir à l'idée d'avoir la responsabilité d'une famille et de la protéger". Michael Shannon a parfaitement su adapter et transfigurer cette expérience personnelle en un personnage cohérent et abouti.

Le film fascine et terrifie. Les scènes de cauchemars, dont la photo et la réalisation sont très réussies, ont un réel pouvoir sur le spectateur. Michael Shannon en donne sa version : "Quand on a tourné les scènes de rêves, il n'y avait aucun effet spécial. Je jouais face à... quasi rien. Dans mon imagination, ils me semblaient plutôt gentillets et pas trop stressants. Mais quand on voit le résultat après le montage et les effets spéciaux, les rêves sont très provocateurs et effrayants. Ce qui pouvait amener à pense que Curtis est vraiment fou."

L’angle plus dramatique du film tourne autour de l’aspect psychologique, la menace de maladie mentale. Curtis craint tout autant la possibilité d’une faille psychologique que les terribles visions qui l’assaillent. Et c'est pour cela qu'il préfère cacher ce qu'il vit pour ne pas être pris pour un dingue et devoir s'éloigner en institution spécialisée comme sa mère. Sa détresse est notamment liée à la manière dont les autres, la communauté, pourraient percevoir la malade mentale. L'incompréhension de son entourage, donne lieu à une scène de repas de quartier extrêmement puissante, dirigée vers un dont le point culminant est émotionnellement poignant.

Curtis est-il fou ou clairvoyant ? Jeff Nichols donne sa vision des choses à la fin du film... mais libre à vous de ne pas le croire ou d'imaginer une autre explication.

En résumé : voilà un superbe acteur qu'on aura hâte de retrouver entre autre dans le nouveau Superman en méchant Zod, aux côtés d'Henry Cavill.


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